Quand la méthode coué ne suffit plus…

 » Ça va aller mieux, les actionnaires voient plus long terme, l’organisation va s’améliorer », m’avait-on annoncé l’année dernière. Je prenais donc mon mal en patience. Les projets sans ressources, les collègues plein de bonne volonté qui travaillent d’arrache-pied pour monter en compétence jusqu’à ce qu’un manager décide de les changer de projet quand ils sont opérationnels, les budgets qui fondent comme neige au soleil, les demandes des clients qui sont acceptées sans sourciller et qui se traduisent en objectifs inatteignables, … Tout cela devait s’améliorer. Je devais tenir encore un peu. Encore quelques semaines. Ca va aller, je suis fort, m….

Las, la situation s’est encore dégradée. Un magnifique plan de Gestion des Emplois et des Compétences est passé par là : point de redistribution des ressources là où on en avait besoin comme annoncé, mais une amplification de la désorganisation avec des départs à la pelle et la disparition de pans entiers de compétences. Qu’à cela ne tienne, on va faire appel à des ressources externes. Les consultants s’enchainent, restent quelques semaines puis sont remplacés par d’autres. La gestion d’un projet devient de la Gestion des Ressources Humaines à temps plein. Et que font les vraies Ressources Humaines pendant ce temps-là ? Elles sont avec nous c’est sûr : la qualité de vie au travail est une de leur priorité. Il y a eu des communications sur le sujet. Elles vont faire quelque chose, ça va se concrétiser, il faut attendre encore un peu.

Quelque chose se passe, je le vois bien chez mes collègues. Ils deviennent taciturnes. Ils n’osent pas se plaindre, ça ferait mauvais genre. Et avec le marché du travail en ce moment, vaut mieux ne pas se faire remarquer. Tout le monde courbe l’échine.

Moi, j’ai toujours su me maitriser, faire la part des choses. Il ne peut rien m’arriver c’est sûr. Aller, je vais me reprendre, il faut redresser la barre, travailler plus, plus vite. Mon manager m’a rappelé mes objectifs. La pression est là, continue et pesante.

Un état s’installe insidieusement, et me grignote petit à petit. Un stress monte crescendo, prend toute la place, jour et nuit. On me demande de participer à une réunion, je n’ose pas dire non. Je vais au siège plusieurs fois par semaine. Je suis à cran. Ma vie de famille, ma vie de couple en pâtit. A la maison, la moindre perturbation me plonge tantôt dans une fureur folle, tantôt dans une apathie profonde. Mais il faut que je cache tout ça, que je prenne sur moi. Pour ma famille, mes amis, mes collègues, ne rien montrer …

On me distribue des actions à mettre en oeuvre à la pelle, avec des consignes peu précises et qui changent tous les jours. Je prends cela pour une marque de confiance. Je m’investis et travaille sans relâche. Les objectifs de l’entreprise deviennent peu à peu mes objectifs personnels. Je n’ai plus de recul.

Le temps devient mon ennemi. Mais je ne dis rien, en fait, dire « non » ne me vient même pas à l’esprit. Les dossiers s’amoncellent, ma boîte mail déborde. Je m’isole, je ne prends plus de pause-déjeuner. Tout est en mode accéléré, j’ai l’impression d’avoir le vertige à longueur de journée.

Un sentiment de honte s’empare de moi et ne me quitte plus. La honte de ne plus y arriver, de ne plus être à la hauteur, de ne plus savoir faire mon métier. Je n’ai plus confiance en moi. Quand j’arrive sur mon lieu de travail le matin, il me faut 10 minutes pour quitter ma voiture.

Je ne dors presque plus, je rédige mentalement, mes mails, mes notes de services. J’aimerais tant poser mon cerveau sur la table de nuit pour enfin dormir paisiblement, sans ruminer. Je me dis sans cesse qu’il faut tenir, que demain, ça ira mieux, que cette situation va se régler. L’instinct de survie, sûrement…

Je me mets à la méditation, chaque soir je médite au moins 5 minutes. Cette pratique est une révélation, elle m’apprend à ramener mon corps et mon esprit au calme. J’arrive alors à mieux gérer mes angoisses, et parfois à
prendre du recul.

Mais la charge de travail est toujours très intense. Les réunions dans lesquelles je ne me sens plus à la hauteur, plus compétent, plus à ma place, se succèdent. J’en fais des crises d’angoisse, je suis en état de panique continuellement. Le sommeil devient difficile. Les idées noires se bousculent dans ma tête. Chaque minute passée à mon poste de travail est une lutte, une souffrance.

Une dernière réunion au siège. Je passe mon EAE avec mon hiérarchique. Les petits reproches s’amoncèlent. Je ne tiens pas mes objectifs. Je ne suis pas assez souple. Je dois arrêter de me plaindre. Ma note d’évaluation est dégradée.

La coupe est pleine. Je suis incompétent, c’est sûr. Les autres y arrivent mais pas moi. Je prends le train pour rentrer. Il y a cette affreuse migraine. Et puis, je n’ai rien pu manger de la journée. J’ai cette boule au ventre. Je ne sens plus mes mains. Impossible de penser à autre chose qu’au travail. Qu’est-ce que j’ai mal fait, qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vois pas de solution. Il y a bien une solution … Non, ne pas penser au pire.

J’arrive chez moi. Je file au lit. On me regarde avec insistance. Il parait que j’ai une tête affreuse. On s’inquiète. On appelle le médecin. Il arrive dans l’heure. Plus de 20 de tension. Plus de temps à perdre. Il appelle les urgences. Je suis hospitalisé.

Deux mois que suis en arrêt maladie. On m’a pris mon ordinateur, mon téléphone. Interdit de penser au travail. Facile à dire ! Quelques collègues s’inquiètent, m’appellent, me donnent des nouvelles : quelqu’un a été nommé à mon poste. C’est la rechute ! Nausées, vomissements, déprime. Le médecin prolonge mon arrêt. Est-ce que je vais arriver à retravailler ? »

Pas d’humour dans notre tract aujourd’hui, surtout pas !

C’est trop sérieux et très grave puisqu’il s’agit malheureusement ici d’un cas concret qui est arrivé très récemment à l’un de nos collègues de TDF.

Cela s’appelle un burnout !

Beaucoup d’autres se reconnaitront, à un stade plus ou moins avancé dans ce récit. La pression de la hiérarchie, qui redescend les strates managériales jusqu’aux salariés « de base », tout le monde connait cela. Les collègues qui partent, qui ne sont pas remplacés, et dont les activités sont redistribuées aux « survivants » est notre lot quotidien. Les objectifs impossibles à tenir, le manque de moyens, les demandes incompréhensibles, tout cela n’est que le reflet d’une entreprise et d’un monde où l’individu n’est plus qu’une ressource comme une autre.

Est-ce une fatalité ? Allez-vous attendre un nouveau drame pour réagir ?

Pour la CFE-CGC, la réponse à la première question est bien évidemment NON.

Quant à la seconde, nous sommes convaincus qu’il est très urgent que la direction de TDF prenne conscience de l’extrême gravité de la situation pour agir sans délai !

Parce que vos salariés qui souffrent à cause de la pénibilité de leur travail sont simplement très professionnels, mais ils ne parviennent plus à faire face à la charge de travail et à la désorganisation que vous leur imposez de subir…

Et parce qu’il est de la responsabilité de toute direction, de veiller à préserver l’intégrité physique et mentale de ses salariés, nous demandons au CHSCT de se saisir de ce dossier et de lancer des actions au plan national.

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